LÉO LEQUEUCHE

Du 6 au 19 octobre

Création d'un numéro solo sur Fukushima !

Rappelons que le temps de la résidence artistique au 188 est aussi un temps d'échange avec tous ceux qui accompagnent le processus de création, qui notamment se mettent à l'écoute de l'artiste et transcrivent l'écoute en un texte.

Ci-dessous Exposition, un texte de Camille-Olivier Verseau né à l'occasion d'une série de discussions avec Léo Lequeuche.

 

Exposition

 

La vérité ne sort pas de la bouche des enfants

L'enfant est celui qui, in-fans, « ne parle pas »1.

L'enfance est à tout âge ce qui, en chacun de nous, reste privé de parole.

Et pourtant l'enfant gémit, il pleure.

L'enfant se réjouit.

Il crie, il appelle. Bientôt, il nomme.

Que veut donc dire « parler » ? Et que veut dire « ne pas parler » ?

Quand l'enfant demande, et même commande, quand il se récrie, quand il s'indigne, en quel sens reste-t-il infans ? Quand le roi est nu2, et que tous prétendent admirer le vêtement aux fils si précieux, pourquoi l'enfant qui s'écrie «  le roi est nu ! » ne parle-t-il pas ?

Et si l'enfant nommait la catastrophe, et s'il disait la fissure, l'explosion, l'air radioactif, pourquoi ne dirait-il pas encore la vérité ?

La vérité ne sort pas de la bouche des enfants parce que l'enfant ne porte pas le poids de la vérité dite. Parce qu'il n'a pas à répondre, à répondre de ce qu'il dit, l'enfant ne parle pas. Il n'entend pas le fracas qui suit le dévoilement.

Que cela soit dit enfin, et cela changera tout ! Tout dans notre façon de voir, tout dans notre façon de faire. Mais l'enfant n'affronte pas, lui, la perspective d'un tel bouleversement. Il n'a pas idée de la vérité et de ses développements. Il ne pense pas la vérité à travers son histoire. Ce ne sont pas ses histoires, à lui, l'enfant !

Et pourtant l'enfant est celui que la vérité regarde. Elle ne regarde même que lui. Elle est pour lui, tournée vers lui, parce qu'elle prépare le monde où il se tiendra. Elle est le sol sur lequel à l'avenir il marchera.

Qui donc dira la vérité pour l'enfant ?

 

Exposition, encore

« Danger » est un mot qui maintenant change de sens.

La contamination radioactive de l'air expose les corps vivants à un danger dont ils n'ont pas l'expérience.

Non pas seulement parce que, diffus autour de soi, le danger serait partout ; de fait, il n'est pas ici ou là, ni près ni loin, il n'a pas à s'approcher, il est déjà là, où qu'on veuille se tenir, où qu'on veuille aller.

Non pas seulement parce que, pour se protéger de la toxicité des particules matérielles, il faudrait penser leur présence à défaut de pouvoir la sentir ; de fait, les particules sont invisibles, intangibles, inaudibles. Et même inodores. Et même insipides.

Mais aussi, mais surtout, parce que notre expositon à ce danger de mort se confond avec notre seule présence matérielle, vivante, respirante. Pour s'exposer, aucun geste, aucun mouvement à faire. Aucune direction à prendre. C'est la respiration qui, stricte condition de notre présence vivante, devient l'arme tournée contre nous-mêmes. Nul danger ne nous menace aussi radicalement dans notre être : ce danger-là est associé à chaque pulsion de vie, à chaque inspiration.

 

Voix

Si d'abord je n'ai pris l'air en moi, quel souffle portera ma voix au-dehors ? Si je n'ai pu inspirer l'air que je dois expirer, comment exprimer ?

Sans respiration, quelle résonance ? Quel son au-dehors pour l'intériorité des pensées, pour l'intimité des désirs, pour les besoins toujours profonds ?

Comment pourrai-je encore appeler, comment pourrai-je même avertir, si retenant ma respiration je ne suis plus la source d'aucun souffle ?

 

Arrêt

L'air est en tout point irrespirable : où être encore ? Toute inspiration est cause de mort : quel mouvement serait encore possible, dans quelle direction ?

On n'est pas seulement perdus, on n'ignore pas seulement par quel chemin aller là-bas.

Comble de la désorientation ! Il n'est plus aucun point de l'espace qui puisse être encore lieu de destination !

Courir, marcher, avancer droit ou tourner en rond, tout est privé de sens.

Alors, l'immobilité ?

 

Persona3

On ne voit pas les lèvres remuer : qui parle ?

Les cagoules ont effacé les visages. Mêmes yeux cerclés et vitreux, même groin remâchant le dernier souffle humain. Mêmes murmures, mêmes gémissements, mêmes dérisoires incantations.

Sous les masques, qui sont-ils ?

Mais, sous un masque, combien pourraient-ils être encore?

Alors, soudain, ils parleraient d'une seule voix.

Soudain, un même chant les unirait, tous corps dispersés, toutes vies errantes.

Soudain, tous en un même point. Soudain, une seule bouche.

 

 

1Les mots « fable », « ineffable », « fatal », « enfant », etc. sont tous formés sur le même radical qui évoque la notion de parole.

2« Le roi est nu » ...dans Les Habits neufs de l'empereur, un conte d'Andersen .

3Le mot latin persona signifie « masque ». Les linguistes s'accordent en général à déduire le mot à partir de l'idée de son et de l'idée d'un passage au travers (per).

 

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